Vendredi 12 octobre 2007
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Publié dans : Mimétisme?
Par Stéphane Bolle
Il est de bon ton de railler la propension des constituants africains à dupliquer la Constitution française du 4 octobre 1958. Mais imaginer que le
constituant français puisse puiser dans les constitutions africaines pour adapter une V° République épuisée, apparaît comme une vue de l’esprit. Et pourtant…
Nul n’ignore que la France s’apprête à graver dans le marbre de sa Constitution le présidentialisme, c’est-à-dire à officialiser le gouvernement présidentiel,
né de conventions de la Constitution, contraires à la lettre des articles 20 et 21 de la Constitution. C’est là la mission première que Nicolas Sarkozy a confiée au comité de réflexion et de
proposition sur la modernisation et le rééquilibrage des institutions de la V° République. Le comité Balladur doit précisément « examiner dans quelle mesure les articles de la
Constitution qui précisent l'articulation des pouvoirs du Président de la République et du Premier ministre devraient être clarifiés pour prendre acte de l'évolution qui a fait du Président de la
République le chef de l'exécutif ». Clarification rimera donc avec présidentialisation, au risque de faire perdre au texte constitutionnel une souplesse, toujours appréciée, souvent
saluée ; au risque de rendre impraticable une nouvelle cohabitation, toujours possible, nonobstant le quinquennat et l’inversion du calendrier électoral. Le chambardement annoncé ne
commande-t-il pas de porter son regard « ailleurs », de mettre au jour les modèles étrangers, dont le comité Balladur pourrait s’inspirer pour constitutionnaliser le
présidentialisme ?
Dans l’affirmative, la Constitution russe de 1993 (art. 80.3) et, surtout, les constitutions africaines francophones méritent une attention
particulière. Contrairement à une idée reçue, les textes africains contemporains ne sont pas – tout du moins dans leur intégralité – de pâles copies de la
Constitution du 4 octobre 1958. Nombre de lois fondamentales organisent un régime semi-présidentiel, avec un exécutif dualiste hiérarchisé : le Président de la République y est désigné comme
le chef incontesté de l’exécutif ; la subordination du Gouvernement au Président de la République est plus ou moins accusée. Le comité Balladur serait bien inspiré de consulter les
différentes variantes offertes par les constitutions africaines, avant de choisir la formule la plus adaptée au présidentialisme à la française, qui ne saurait avoir pour seul horizon le
quinquennat de l’élu du 6 mai 2007. Les variantes en question dessinent un président plus ou moins gouvernant, flanqué d’un premier ministre, chef d’un gouvernement plus ou moins (in)existant. A
titre d’exemples, on citera quelques textes :
- Selon la Constitution de la République
Démocratique du Congo du 18 février 2006, « Le Gouvernement définit, en concertation avec le Président de la République, la politique de la nation et en assume la responsabilité. - Le
Gouvernement conduit la politique de la nation » (art. 91).
- Aux termes la Constitution du Burkina
Faso du 11 juin 1991, « Le Président du Faso est le chef de l’Etat. – Il veille au respect de la Constitution. Il fixe les grandes orientations de la politique de l’Etat »
(art. 36) ; « Le Gouvernement est un organe de l’exécutif. – Il conduit la politique de la nation » (art. 61).
- Au Gabon, la Constitution du 26 mars
1991 dispose que le Président de la République « détermine, en concertation avec le Gouvernement, la politique de la nation. Il est le détenteur suprême du pouvoir exécutif qu’il partage
avec le Premier ministre » (art. 8) ; « Le Gouvernement conduit la politique de la nation, sous l’autorité du Président de la République et en concertation avec
lui » (art. 28).
- Selon la Constitution de la République
de Madagascar du 18 septembre 1992, révisée en 1995, 1998 et 2007, « Le Président de la République : 6° détermine et arrête, en Conseil des ministres, la politique générale de
l’Etat » (art. 54) ; « Le Premier ministre, chef du Gouvernement : 1° met en œuvre la politique générale de l’Etat » (art.
64).
Les textes précités solutionnent bien les problèmes pointés dans la lettre de mission du comité Balladur. Il se pourrait donc que le comité suggère
prochainement – sans le savoir ? – de dupliquer des solutions, voire des formules, très voisines de celles qui figurent dans les constitutions africaines d’aujourd’hui. Si cette intuition
devenait réalité, le constitutionnaliste devrait en tirer les leçons, prendre enfin au sérieux des régimes constitutionnels « exotiques », que la France pourrait - à tort ou à raison -
copier, … à la manière de Monsieur Jourdain.
Stéphane Bolle
Maître de conférences HDR en droit public
Notre responsable Lolo34 du blog RAG 34, a trouvé votre article excellent, selon ses mots.
Entre-nous le droit constitutionnel et lui sembleraient ne faire qu'un si nous ne le calmions de temps à autre avec un peu de camomille...
Pourrions-nous avec votre autorisation reproduire sur notre blog votre belle analyse ?
Article qui pourrait mettre en relief quelques récents dérapages relevés dans le malencontreux discours de Dakar...
Avec tous nos remerciements anticipés,
Bien cordialement.
Les lolo's 34
Je remercie l'équipe de Afriksenatorium pour ce long et intéressant commentaire.
Je voudrais d'abord dissiper un éventuel malentendu: je n'entends pas railler la propension des constituants africains à copier la Constitution française; je fais état d'une opinion largement répandue - en particulier dans la communauté universitaire - selon laquelle les constituants africains ne savent que "copier/coller" la Constitution française. Je ne souscris pas totalement à cette opinion, car les faits sont têtus et révèlent une réalité constitutionnelle très complexe.
Vous soulignez qu'au lendemain des indépendances le mimétisme s'imposait. Pensez-vous que, depuis les années 1990, la Constitution française a été plus ou moins copiée qu'auparavant? Le mimétisme est-il toujours d'actualité? Les africains n'auraient-ils pas leur propre génie constitutionnel?
Sur le présidentialisme, je me permets de vous renvoyer à mon article : le régime présidentiel : cache-sexe du présidentialisme ? (http://la-constitution-en-afrique.over-blog.com/article-12777017.html). Il ne faut pas confondre régime présidentiel et présidentialisme : le premier désigne une configuration particulière des pouvoirs – une séparation tranchée du législatif et de l’exécutif – prévue par le texte constitutionnel, tandis que le second rend compte de pratiques constitutionnelles de concentration du pouvoir par le Président de la République, en régime présidentiel comme en régime semi-présidentiel, en Afrique comme sur d’autres continents. Frédéric Joël AIVO - le jeune professeur de droit public que vous évoquez sans le nommer -, quant à lui, prône, dans son dernier ouvrage – « Le Président de la République en Afrique noire francophone. Genèse, mutations et avenir de la fonction »- une « reconfiguration néo-présidentielle des systèmes politiques africains », qui tire les leçons de l’application du régime présidentiel de la Constitution du Bénin de 1990. Il vante un modèle néo-présidentiel qui serait un antidote à l’absolutisme du chef de l’Etat et qui reposerait, sur deux piliers : d’une part, sur un exécutif dualiste hiérarchisé, où – comme dans certains régimes semi-présidentiels africains - le Président de la République est secondé par un Premier ministre réduit à la portion congrue ; d’autre part, sur un Parlement, constituant – comme dans un régime présidentiel - un véritable contre-pouvoir à l’exécutif qu’il ne peut, néanmoins, renverser. Je ne suis pas certain que ce modèle théorique ait les vertus que lui attribue Frédéric Joël AIVO.
Je crois qu’il est essentiel de bien distinguer les différentes notions en présence et de s’accorder sur leur signification pour mener un dialogue de qualité.
Pour en revenir à la révision de la Constitution que prépare, en France, le comité Balladur, je soutiens que se profile un renversement de perspectives : cette fois-ci, c’est bel et bien la Constitution de 1958 qui va – implicitement - s’inspirer des constitutions africaines – caricaturées à l’envi hier comme aujourd’hui. Les constitutions africaines contiennent nombre de formules correspondant au vœu du Président Nicolas Sarkozy d’inscrire le présidentialisme dans le marbre de la Constitution, c’est-à-dire de mettre le texte constitutionnel en accord avec la pratique hors cohabitation. Ce n’est pas là une simple retouche de bon sens : une telle révision bouleverserait l’équilibre interne à l’exécutif – qui était au cœur du compromis constitutionnel réalisé en 1958 entre de Gaulle et les ministres d’Etat – et rendrait illicite la cohabitation. Si le constituant dérivé venait à remettre au Président de la République le pouvoir – qu’il n’a pas aujourd’hui textuellement – de définir la politique de la nation et à cantonner le Gouvernement à la mise en œuvre de cette politique – alors qu’aujourd’hui il la « détermine » et la « conduit » (article 20)-, comment pourraient fonctionner les pouvoirs publics, dans l’hypothèse où le Président de la République ne serait pas soutenu par une majorité à l’Assemblée Nationale ? On objectera que le quinquennat et la proximité des élections présidentielle et législatives réduisent considérablement les risques de cohabitation, mais la dissociation politique du législatif et de l’exécutif peut toujours naître de la volonté des électeurs de trouver une majorité parlementaire qui contrebalance le Président de la République. La Constitution ne peut, certes, tout prévoir ; mais il paraîtrait singulier de réviser la Constitution française avec légèreté, alors que, dans tous les pays africains où le présidentialisme est constitutionnalisé, la victoire éventuelle de l’opposition aux législatives est redoutée, parce qu’elle gripperait la bonne marche des institutions.
Le comité Balladur peut estimer que certaines recettes constitutionnelles sont bonnes à prendre ; encore faut-il que leurs implications soient sérieusement évaluées.
Stéphane Bolle
Maître de conférences HDR en droit public